Interview

Hugues Aufray, l’interview décalée

Jeudi 30 sept 2010 à 04:09 | Par Richard Zampa
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Personnage. Il a traversé les époques, Hugues Aufray, l’éternel jeune, s’est confié à La Gazette avec toute la franchise qui le caractérise avant de se produire à La Commanderie à Dole, le 24 octobre à 17 h.


GazetteInfo : On se tutoie ou on se vouvoie ?

HUGUES AUFRAY :  C’est comme vous le souhaitez… Ça m’est égal.

 

On parle un peu actu. La retraite à 60 ans, bientôt à 62 ans, j’imagine que ça ne te parle pas….

H. A. : Ça me saoule ces histoires d’âge en France. Ce pays est en grève depuis l’âge de mes 20 ans. J’ai d’ailleurs failli quitter la France plusieurs fois. Déjà le jour où j’ai passé mon bac de philo, les profs étaient en grève… Et quand on me parle de retraite, ça m’agace énormément car il est évident que l’on doit faire des réformes. Le problème dans ce pays, c’est que lorsqu’on engage des réformes, tout le monde est d’accord à condition que ça ne touche que les autres et pas soi-même. En tant qu’artiste, la retraite n’existe pas. Mais je reconnais que pour les TRAVAILLEURS, comme disait Marchais, ils méritent de partir à 60 ans. Je pense qu’il faut procéder au cas par cas. Le drame des lois, c’est qu’elles s’adressent à tout le monde, alors qu’on est tous différents. Que chacun se démerde !

 

Et à te voir encore sur scène à 82 ans, j’ai envie de te dire que le travail, c’est la santé.

H. A. : Je n’ai jamais travaillé de ma vie donc je ne peux pas dire ça. Je n’ai fait que m’amuser. Le jeu, c’est la santé ! Il faut essayer de jouer dans la vie et non de travailler.

 

Faut pouvoir. Jusqu’à quand comptes-tu encore t’amuser ?

H. A. : Jusqu’au bout ! Un artiste qui s’arrête de chanter n’est pas un artiste. Il s’est seulement servi de la chanson pour exister, c’est tout.

 

Qu’est-ce qui te révolte le plus aujourd’hui ? Les impôts ? Les Roms ? Sarkozy ?

H. A. : Sûrement pas Sarkozy, ni les Roms, ni les impôts. Pour être très clair, quand Sarkozy a été élu président, du jour au lendemain, il a été traité de bling-bling et de tout un tas de choses. Il était condamné d’avance. Malgré tout, c’est quand même une majorité de Français qui a voté pour lui, non ? Je n’arrive pas à comprendre cette conception de la démocratie. Essayons de respecter cette majorité, en laissant le chef agir. Qu’il soit de gauche ou de droite. La politique est devenue un système qui consiste à empêcher le mec qui a été choisi par la majorité d’agir, ça me rend fou ça ! Je ne suis ni de gauche, ni de droite, juste un homme libre. Et j’ai un grand respect pour la démocratie.

 

Le rêve américain existe mais y a-t-il aussi un rêve français ?

H. A. : Malheureusement non. J’arrive de Los Angeles et je peux affirmer que le rêve américain existe. Je peux te dire qu’il y a un nombre incroyable de Mexicains qui se battent pour espérer entrer aux Etats-Unis. Les Américains ne fuient pas l’Amérique pour venir s’installer au Portugal ou en France que je sache. Le rêve français existe pour les Maliens, les Sénégalais, les Soudanais qui sont prêts à risquer leur vie pour remonter jusqu’à chez nous mais que peuvent-ils bien espérer ?

 

Si tu devais dîner avec l’un des cinq politiques suivants, lequel choisirais-tu ? Sarko, Royal, Aubry, Cohn-Bendit ou Marine Le Pen ?

H. A. : Sans hésiter, Sarkozy. Car j’ai la tentation de toujours défendre celui qui est le plus attaqué. Et j’ajouterais même, le plus souvent injustement. Tout naturellement, je défendrais un Monsieur élu au suffrage universel. Les autres n’ont nul besoin d’être défendus.

 

Qu’aimerais-tu lui dire ?

H. A. : Je ne sais pas. J’ai déjà eu l’occasion de lui dire qu’il fallait virer le ministère de l’éducation et le remplacer par celui de la famille et de l’éducation. Et créer le ministère de l’enseignement et de l’instruction. Car on confond aujourd’hui éducation et enseignement. On nous dit toujours que les enseignants sont dans la rue et on ne les qualifie jamais d’éducateurs, lorsqu’ils font grève, non ? Toutefois, il faut des éducateurs pour redonner le sens de l’éducation aux enfants qui en ont besoin. Ainsi, les enseignants n’auraient pas à passer leur temps à éduquer les élèves. Nuance !


« J’ai failli quitter

la France plusieurs fois »

 

T’es engagé ou dégagé comme disait Desprosges ?

H. A. : Je suis un artiste dégagé. Je suis un humaniste et surtout un homme libre. J’ai par exemple écrit la seule chanson contestataire de mai 68 : “Adieu Monsieur le professeur”. Tout le reste, c’était du pipi d’étudiant. Ce n’était pas une révolution, ni une rébellion mais de la rigolade ! Ils coupaient les arbres alors que maintenant, ils se disent écologistes, je rigole… Il y a de justes revendications ouvrières encore aujourd’hui mais encore faut-il que les syndicats défendent les ouvriers et non des idéaux politiques.

 

Tu fais quoi justement pour l’écologie au quotidien ?

H. A. : L’écologie commence par prendre soin de soi. C’est savoir ce que l’on mange, ce que l’on boit. Je ne bois quasiment pas d’alcool, je conduis avec beaucoup de raison, je ne fume pas et j’essaie de répandre la bonne parole qui consiste à dire : commencez d’abord par vous changer vous-même.

 

Es-tu plus heureux aujourd’hui qu’à 20 ans ?

H. A. : Oui, je pense. Car je suis plus sage, plus raisonnable aussi. Cette sagesse repose sur cette résilience contre le malheur. J’ai appris à supporter la souffrance et à apprécier chaque instant de bonheur. J’ai un comportement très proche de la philosophie bouddhiste.

 

T’as fait quoi avec ton premier cachet ?

H. A. : Oh, j’ai jeté une liasse de billets en l’air, en arrivant dans cette petite chambre modeste que je partageais avec ma jeune femme. J’avais touché une somme assez importante pour la première fois. C’était en Italie. C’était l’équivalent de 300 euros à l’époque, ce qui était important. Ma femme travaillait et je vivais à ses crochets. Donc quand j’ai gagné en une soirée ce qu’elle gagnait en trois mois, j’ai jeté les billets en l’air comme dans un film. Mais j’ai quand même ramassé les billets ensuite.

 

Sais-tu combien tu as gagné depuis que tu es connu ?

H. A. : Aucune idée mais j’ai essuyé trois grandes faillites. Une société de production, une maison de disques… et j’ai eu la chance d’avoir des associés qui étaient des escrocs. C’est extraordinaire car l’argent peut sauver ou améliorer la vie mais ça peut aussi devenir un poison. Car lorsqu’on devient riche, on perd la réalité de la vie. Donc, j’ai dû survivre et ça m’a maintenu en contact avec cette réalité. A chaque fois que j’ai eu un bonus, le destin me l’a repris (rires).

 

La dernière fois où tu t’es mis en colère ?

H. A. : A chaque fois que j’écoute les infos. C’était à midi.

 

Ça t’énerve qu’on te dise que tu fais jeune ?

H. A. : Non, ça me fait plaisir au contraire. D’autant que j’ai encore beaucoup de choses à faire, donc c’est mieux d’avoir l’air jeune.

 

Bob Dylan a été une révélation pour toi…

H. A. : Il a été un personnage d’une importance fondamentale dans toute l’histoire de la musique du XXe siècle. C’est un chanteur d’avant-garde et il a permis à toute une génération d’artistes de se révéler. Plus personne ne fait de la musique sans tenir compte de ce qu’il a apporté. Lui et Bob Marley ont eu de l’influence sur le monde de la musique. C’est une légende vivante. Je l’ai connu avant tout le monde, en 1961. Le talent des autres est une évidence pour moi. Mais je n’ai jamais imité Dylan. J’ai simplement fait un travail de traducteur, de colporteur.

 

De quoi es-tu le plus fier aujourd’hui ?

H. A. : D’avoir traversé 50 ans de carrière sans jamais avoir le sentiment d’avoir trahi mes idées ou d’avoir eu à retourner ma veste contrairement à certains de mes camarades.

 

Des noms, des noms, des noms…

H. A. : Sûrement pas.

 

T’es un humaniste, toi, un vrai.

H. A. : Oui, j’ai vu les travers du communisme, du socialisme et du capitalisme. Je ne me suis pas trompé, ni fourvoyé dans un courant ou dans un autre. L’engagement politique te rend prisonnier. J’ai détesté Aragon ou Sartre car ils savaient parfaitement ce qui se passait en URSS et ils l’ont caché. Ils ont trompé le peuple français.

 

Quelle est la chose la plus dingue que tu aies bien pu faire pour une femme ?

H. A. : Escalader un mur avec une bicyclette, il fallait le faire !

 

La télé, tu zappes ?

H. A. : Voilà encore la mauvaise foi de certains artistes, des crétins, qui disent qu’il n’y a rien à la télévision, alors qu’il n’y a jamais eu autant de choses passionnantes.

 

T’en as pas marre de mes questions à la con ?

H. A. : Non, elles sont intéressantes et posées avec respect.

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