Ecrans de l’Aventure/P. Franceschi : « J’ai vécu tous les rêves que je voulais vivre »

Le Festival international des Écrans de l’Aventure (du 3 au 6 novembre) fête ses 20 ans à Dijon. Rencontre avec Patrice Franceschi, capitaine du voilier d’exploration La Boudeuse, et réalisateur du film La Boudeuse - L’or de Ouanary.
GazetteInfo : Votre livre De l’esprit d’aventure est réédité aux éditions J’ai Lu. Que recouvre cette notion ?
Patrice Franceschi : Il y a une différence entre l’aventure et l’esprit d’aventure. Dans l’une, il y a mélange d’action, de découverte, d’exaltation du lointain. L’esprit d’aventure c’est autre chose. Un mélange dans cette action d’une réelle réflexion, d’un goût de la liberté, d’un anticonformisme, d’un état de rupture avec son temps.
Regrettez-vous une certaine forme d’exploration ?
Oui, dans l’aventure tout est toujours plus contrôlé et l’on ne peut que retirer moins d’intérêt qu’autrefois. L’aventure, c’était d’abord construire des gens, se construire soi-même en allant à la découverte de l’autre. Ramener des anecdotes n’a pas grand intérêt. Aujourd’hui l’aventure c’est Koh-Lanta ou des activités sportives extrêmes. Quand on lit les anciens on comprend comment l’aventure pouvait tremper les âmes et les caractères. À titre personnel je suis un peu mal à l’aise avec cette époque où les capacités de compréhension d’un homme accédant à l’aventure sont infiniment moindres, l’aventure plus facile avec la technique. Autrefois pour partir explorer les tréfonds du Congo, sans de profondes connaissances de navigation vous ne pouviez pas le faire. Aujourd’hui quand survient un pépin, il y a le téléphone. Avant, vous étiez mort. Le seul fait que l’on ressente cette sécurité nous empêche d’appréhender l’esprit d’aventure.
Quel rôle joue votre navire d’exploration La Boudeuse ?
La Boudeuse navigue sur un autre plan : on part pour découvrir des différences à travers les ressemblances. En redonnant une notion d’esprit d’aventure aux missions de La Boudeuse, la part intellectuelle redevient importante. Ce qui m’intéresse, c’est de ramener des connaissances.
Reste-t-il des terres et des océans à explorer ?
Demandez aux botanistes, aux entomologistes, la connaissance n’est pas achevée. Même en Guyane française où La Boudeuse s’est rendue, les géologues sont loin d’avoir percé tous les secrets. Il faudra de nombreuses expéditions au fond de la jungle.
Quel constat faites-vous du monde que vous sillonnez ?
Les cultures traditionnelles par simple évolution ont vocation à disparaître. Regardez la Gaule il y a 2 000 ans : toutes ses cultures ont disparu ou se sont mélangées à d’autres. On peut le regretter mais leur destin est de changer. Je ne porte pas de jugement de valeur là-dessus. Rien ne va, on se demande où va cette planète, personne ne maîtrise vraiment les choses. Les relations internationales sont complexes, les zones de guerre innombrables, la pression humaine modifie l’environnement. Cependant, mon sentiment global est qu’il y a plus d’espoir que de désespoir. Ce qui m’inquiète c’est cette évolution de la technologie qui amène la disparition progressive mais certaine des libertés individuelles. Relisez La Boétie et son Discours de la servitude volontaire rédigé il y a plusieurs siècles. Nous vivons dans un monde à l’avenir inquiétant.
« Les géologues sont loin d’avoir percé tous les secrets »
Que retenez-vous du chemin parcouru de Patrice Franceschi, enfant au capitaine-écrivain ?
J’ai eu la vie que j’avais voulue, totalement libre d’un bout à l’autre. J’ai vécu tous les rêves que je voulais vivre. Tous les rêves ne marchent pas, mais je n’ai rien voulu d’autre que mettre en œuvre les rêves que j’avais. J’ai eu la chance de vivre les derniers moments où l’aventure était réelle, avec ses obligations de prise de risques et de connaissances. J’ai bien sûr une multitude de regrets ; tout ce que l’on aurait pu faire et que l’on n’a pu réaliser, faute de temps et uniquement de temps. Je ne peux rien reprocher à personne : je ne peux qu’être heureux.
Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui souhaiterait suivre votre chemin ?
On peut avoir une vie raisonnable, il faut juste suivre sa voie. Une formation intellectuelle personnelle est indispensable. L’aventure, c’est d’abord une pensée. Faire des études, se débarrasser des idées reçues, c’est cela qui vous libère et vous permet de vivre intensément. L’aventure, ça peut être le voyage, l’action humanitaire… mais si l’on veut se confronter au terrain, il faut admettre que ce sont des expériences dangereuses. On croise souvent des personnes qui souhaitent quitter les contraintes de la société moderne, mais l’aventure, c’est entrer dans un autre monde de contraintes.
La destination lointaine est-elle nécessaire, ou peut-on vivre l’aventure chez soi ?
Le déplacement n’est pas nécessaire. Si l’on prend l’exemple des résistants en 1940 en France, ils ont connu les rencontres humaines, les risques, la mort, une cause, sans pour autant le voyage… L’aventure, c’est un engagement dans quelque chose avec un risque et une création.
Pour un homme d’action tel que vous, pourquoi cette omniprésence des films et des livres ?
J’aime raconter avec des images et les livres sont une vieille tradition. Il existe un lien absolu entre littérature et aventure, depuis les historiens grecs qui voyageaient puis racontaient leurs périples. Cela pouvait aller jusqu’au roman : Conrad, Kessel, Hemingway. Le livre est nécessaire pour atteindre l’esprit d’aventure. Écriture, lecture, aventure, depuis mes 19 ans je ne connais rien qui les sépare. La littérature a pour fonction de transmettre le flambeau. L’aventure, c’est aussi une création artistique.
Propos recueillis par Olivier Mouchiquel.
Retrouvez Aventuriers en débat avec la Fnac au Bar de l’Aventure, vendredi 04/11 à La Grande Taverne (17 h 45-18 h 45).
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